De la vie à Cuba - Par René Lopez Zayas - La nouvelle normalité


L'article a été publié le 11 décembre 2020 soit le lendemain de l'annonce des importantes réformes économique faites par le Gouvernement de Cuba.

La dynamique cubaine est unique, très différente d'autres sociétés. Nous avons toujours survécu à travers des périodes très difficiles sans pour autant perdre ce sourire particulier. Les soucis sont ainsi éclipsés comme par magie.


Les cubains sont capables de faire une plaisanterie à propos des sujets les plus délicats, des situations les plus tristes ou de n'importe quelle adversité. Tant qu'on a la santé, on dit, il n'y a pas vraiment de problème, et la vie est belle. Le bonheur des cubains, pour la plupart, est plus souvent dans l'essentiel que dans l'abondance.


Cela suffit en effet de rencontrer la famille en bonne santé, de croiser une belle femme, éphémère et inconnue dans la rue, ou de partager un rhum avec un ami pour effacer les soucis et reformater la journée. Les cubains sont toujours prêts à refaire le monde pour, à la fin, revenir à leur réalité morts de rire, cette réalité cubaine qui serait comparable à un iceberg tropical.


Par contre nous vivons à présent des temps extrêmement compliqués qui mettent à l'épreuve une fois de plus notre capacité innée de résistance ou devrais-je dire de résilience.


Le corona-virus perd subitement toute l'importance accordée depuis des mois face à l'incertitude toujours croissante qui nous dévore, devant l'imminence de la soi-disant réforme monétaire, tant reportée, et le retour déjà tangible du dollar américain, ce vieux connu et à nouveau monarque informel.


C'est officiellement confirmé que le 1er janvier 2021 sera le jour zéro de la mise en place des réformes monétaires à Cuba. Le président de Cuba annonçait en même temps que le taux de change unique serait de 1 USD égal 24 CUP.


L'état cubain a désespérément besoin de devises, et tel que dans les années 1990, certaines mesures prises d'urgence nous ont semblé à nouveau antipathiques au premier abord, et même à l'encontre des principes égalitaires de notre société. Tellement il est vrai pourtant que lorsque vous allumez une lampe ce n'est que très loin que le cercle illumine.


D'après le critère des autorités économiques du pays, si les magasins MLC n'existaient pas, les moyens traditionnels de capture de devises, comme le tourisme international, n'auraient jamais pu maintenir un certain niveau de vitalité économique par ces circonstances exceptionnelles.


Les magasins à MLC, vrai gilet de sauvetage, ont jusqu'à présent rapporté quelques millions de dollars américains qui, bien que toujours insuffisants, ont permis l'économie cubaine de continuer de tourner, et auraient profité indirectement à l'ensemble de la population, même si la perception individuelle du phénomène est très différente, mais tout à fait compréhensible. Ce n'est pas facile pour beaucoup de monde. No es fácil...


Attention... ce ne serait pas uniquement parce qu'il y a des commerces accessibles qu'à une minorité, qu'il y aurait des inégalités visibles à Cuba.


L'heure est devenue grave. L'ampleur du problème, ainsi que de sa solution, dépasse les jugements ordinaires et superficiels. La situation actuelle mérite une approche globale et en connaissance de cause.

Les dernières semaines de Trump à la maison blanche d'ailleurs, promettent une agressivité sans précédent contre Cuba, comme s'il était l'intention de semer un conflit au seuil des relations avec la nouvelle administration. Comme si l'on n'avait pas eu assez de la recrudescence de l'embargo. Or c'est le moment aussi de serrer la ligne contre des manifestations mercenaires individuelles qui pourraient entraîner des conséquences inimaginables. Il serait plutôt pertinent de faire place au dialogue et faire un consensus au sujet des différences logiques de critères contemporains.


Le pourcentage des familles cubaines jusqu'ici bénéficiées par les transferts de fonds de l'étranger dépasse actuellement à peine un cinquième de la population totale du pays. Il faut donc signaler qu'une majorité des cubains est quand même toujours incapable d'accéder à ces nouveaux magasins, mis en place dans des circonstances économiques extrêmement difficiles.


Ces familles qui ont accès aux magasins à USD n'ont pas seulement une possibilité réelle d'assouvir certaines nécessités de base, bien que jamais sans avoir à faire également d'énormes files d'attente. Sans s'en rendre compte, ces familles, et surtout ceux qui leur envoient l'argent, sont en train de contribuer indirectement, et modestement, au maintien de l'économie cubaine.


La tendance actuelle est visiblement à l'augmentation de l'accès populaire aux nouveaux marchés MLC, qui d'autre part deviennent aujourd'hui incroyablement insuffisants devant la demande toujours croissante.


C'est évident lorsqu'on se rend au bureau FINCIMEX à la Havane pour retirer la carte USD, et qu'on a affaire à près de dix heures de file d'attente, qu'à chaque jour il y a de plus en plus de cubains qui veulent absolument avoir la carte de débit pour les transferts de fonds (remesas) depuis l'étranger.


Quelques 200 personnes doivent se rassembler à tous les jours pour le même service devant les portes de FINCIMEX à la capitale de Cuba, d'après la confirmation des fonctionnaires de cette institution financière, dont l'organisation bureaucratique typique laisse beaucoup à désirer, pour vrai dire.


Les employés en question sont cependant bien gentils et même très compétents. Personnellement rien à dire. C'est la capacité de l'infrastructure de leur bureau qui est pourtant dépassé de loin par la demande depuis les derniers mois.


Voici donc une histoire déjà racontée. Il était une fois, dans une ville qui dormait encore, on s'est levé de bonne heure. On a marché à travers la jungle en béton à la fraîche. À 05h00 on était déjà rendu à l'adresse du bureau central de FINCIMEX pour découvrir avec étonnement qu'il y avait du monde depuis la veille soir, même s'il était tombé une belle pluie.


Au début c'est un peu décourageant. On prend alors toute sa patience, et son courage à deux mains, et on se dit que ce n'est qu'une file de plus. Il n'y a rien d'aussi typique dans la vie quotidienne d'un cubain.


Ce serait en effet une très longue journée. Les inconnus masqués discutaient agréablement. La reprise des voyages, la pluie et le beau temps étaient leurs sujets de conversation. Une bouteille d'eau, des cacahuètes et un peu de musique aux écouteurs pour s'amuser, l'aventure de trouver des toilettes publiques et la rencontre d'un ami qui te souhaite bon courage, parce que lui, il y était venu pour la troisième fois et toujours rien. Il y a toujours un truc qui cloche sur ces nouvelles plateformes électroniques.


La file n'avance que très peu et le soleil est déjà au zénith. On imagine donc que les employés du bureau auront droit à une pause pour manger. Dans la rue un vendeur de sandwich et soda a fait sa journée et on a été nombreux à être dépannés. Un petit café au coin de l'avenue aurait arrondi la collation, mais rien n'est parfait.


Enfin... le temps s'est écoulé, et après quelques petites dernières minutes de paperasse et formalités, on a pu quitter le bureau, la carte sous la main, ou peut-être que reportée pour la semaine d'après, mais seulement à 15h00 passées.


De retour à la maison, on marchait vite, les pas avaient cette légèreté typique de la joie, ou du sentiment de la victoire. Un sourire se dessinait presque sous le masque. Hâte d'arriver chez-soi, tomber sa chemise par terre comme pour se débarrasser de tout ce qui pourrait rappeler l'expérience vécue, et boire un coup peut-être, un acte symbolique de conclusion d'une affaire réussie, sans la moindre prétention de vantardise.


C'est exactement ça en fait. À tous les jours les cubains sont convoqués naturellement à une lutte qu'on a pas le choix de refuser, et il faut absolument rentrer le soir à la maison en héros victorieux. C'est devenu pour ce peuple une culture, une sorte d'éducation.


Des fois on dirait que les cubains ont appris à trouver du goût aux difficultés, ou plutôt à les surmonter, telle l'histoire qu'il y a longtemps un mécanicien me racontait, qu'il trouvait énormément de plaisir à l'empêchement logique de fabriquer avec ses mains des pièces pour réparer sa vieille caisse américaine et continuer ainsi de rouler fièrement. Je comprends mieux depuis lors.


Les rues de la vieille ville sont à nouveau grouillantes. La même histoire dans une file d'attente se reproduit invariablement à gauche et à droite. Les marchés agricoles reprennent leur vitalité et de nombreux bars et restaurants rabattent les clients devant les portes grandes ouvertes. La Havane recommence à vivre gentiment. Les premiers visiteurs étrangers arpentent la rue Obispo à nouveau, et quelques vieilles décapotables sillonnent déjà les grandes artères. Les couleurs typiques reprennent tout doucement.


Il y a cependant un suspense général lorsqu'on discute avec les vendeurs de fruits, ou les chauffeurs de almendrones, ou encore un passant anonyme qui s'arrête casser un morceau sur le trottoir. Il y a un vilain nuage à l'horizon. Tout le monde dit la même chose.


La cosa no está fácil y se va poner quizá peor... la situation risque d'empirer sous les prochains mois pour cause de l'inflation inhérente au processus de réunification monétaire.


La valeur du CUP face au USD pourrait nous porter de gros soucis. Aujourd'hui 1 CUC est égal à 25 CUP. Dès que la réforme monétaire sera mise en œuvre, le USD va rapidement prendre la place du vieux CUC, c'en est déjà le cas pour certains commerçants, et peu importe la valeur de change du CUP face au USD, même si c'est déjà établie par l'état, ce sera le taux de change informel qui va assurément gérer en parallèle.


Tant qu'il n'y aura pas assez de liquide USD en circulation, n'oublions pas que la plupart des paiements sont désormais autorisés que par carte bancaire, ceux qui auraient besoin d'acheter des USD devraient aller s'en procurer au marché noir, puisque les banques n'auront certainement pas assez de liquidités pour assumer ces transactions.

Dans ce marché parallèle le taux de change en cours est déjà en moyenne de 1 USD égalé 1.50 CUC, ce qui veut dire que lorsque le CUC aura disparu tout à fait,1 USD alors sera peut-être changé seulement contre 35 à 40 CUP au minimum.


L'industrie touristique indépendante, autre que les sentiers battus des forfaits hôteliers, devrait apporter une partie de cette liquidité nécessaire à l'équilibre d'une réforme monétaire, indispensable pour l'avenir économique de Cuba il est vrai, mais d'un effet immédiat certainement direct et chaotique sur l'économie familiale pendant cette première étape de transition.


Pour le moment on a l'impression que tout le monde à Cuba attend, comme des observateurs patients et plutôt parcimonieux, que le rideau de l'incertitude soit levé pour que la mise en scène des réformes monétaires et salariales tant annoncées soient enfin une réalité, pour ensuite continuer de vivre au nouveau rythme que ce virage financier devrait nous imposer.


En attendant, l'aventure de vivre à Cuba n'arrête pas. En effet ici-bas la lutte continue, mais le sourire est toujours de mise. Vivement 2021 !


@rebellecuba vous souhaite une excellente mi-décembre, ainsi que de vous rencontrer peut-être bientôt à Cuba. Pour les cubains Llegó la hora de los mameyes...

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