De l'histoire de Cuba - Par René Lopez Zayas - El Maleconazo



C'est sans doute les années 90 la période la plus difficile de l'histoire récente de Cuba.

Lorsque j'entends aujourd'hui des commentaires apocalyptiques à propos de la situation actuelle, je ne peux pas m'empêcher de rire discrètement.


Ce que nous sommes en train d'endurer par ces temps bizarres est bien compliqué à gérer, il est vrai. Ce n'est pas pourtant comparable aux années de la "période spéciale" que j'espère plus jamais avoir à revivre.


Nous sommes encore loin de traverser les mêmes pénuries totales de cette époque incroyable, où toute une génération n'a pas cependant baissé les bras et nous avons fini par nous en sortir... certains avec un diplôme universitaire.


Au lendemain de la chute du bloc des pays socialistes de l'Europe de l'est, l'économie cubaine s'était totalement éclipsée. Nous sommes passés alors en quelques semaines d'une certaine abondance à la précarité extrême.


La crise économique, et politique aussi, s'était particulièrement aggravée pendant l'été de 1994.


Voilà ci-dessous un "écho" que j'espère vous permettra de mieux comprendre un moment historique de Cuba qui constitue le tournant définitif du chemin suivi depuis lors.


Je tiens spécialement à remercier cubanoscope de me permettre d'accéder à cet article d'il y a 26 ans.


Publié le 11 août 1994 à 01h01.

"Fidel Castro tente de reprendre la main face à la contestation. La première émeute de l'histoire communiste de Cuba traduit le désespoir d'une population lassée par trois années de pénurie quasi totale. Mais le « lider maximo » ne veut rien lâcher, et passe à la contre-offensive.


Le régime de Fidel Castro, qui semblait avoir quelque peu flotté au cours des dernières semaines, s'est ressaisi au lendemain de la première émeute populaire en trente cinq années de communisme. Depuis dimanche, La Havane est le théâtre d'une vaste contre-offensive sécuritaire et idéologique: présence massive de policiers et même de quelques patrouilles de parachutistes sur le port et aux points névralgiques de la vieille cité coloniale, grandiose cérémonie funéraire pour les policiers tués au cours des violents affrontements de vendredi dernier, sur la place de la Révolution, haut lieu de la liturgie castriste, patrouilles de supporters du régime amenés à grand renfort de camions depuis les provinces environnantes, traditionnellement moins frondeuses que la capitale... L'ensemble est orchestré par des discours-fleuve du Commandant suprême qui n'a pas hésité à payer de sa personne en se rendant immédiatement sur le théâtre des émeutes.

Cette atmosphère délétère, mélange de crispation et de statu quo dans l'attente d'une éventuelle ouverture des frontières, sous la lourdeur orageuse de l'été cubain, ne peut que conforter le scepticisme ironique de la jeunesse havanaise qui, faute de distractions, se masse, la nuit venue, sur les parapets du Malecon, boulevard du front de mer, face... aux côtes américaines.

Le début de soulèvement populaire dans la capitale de l'un des derniers pays communistes de la planète, même s'il a été rapidement circonscrit, souligne la profondeur de la crise économique sans précédent dans laquelle se débat le régime cubain depuis la disparition du bloc soviétique. Les détournements successifs (qui se sont poursuivis encore hier), vers Miami, de vedettes de transport de passagers dans le port de La Havane, avec le soutien manifeste et bruyant d'une population massée sur les quais, traduisent, comme les émeutes de la semaine dernière, le désespoir latent d'une population soumise depuis trois ans à un régime de pénurie généralisée. La chute vertigineuse des ressources de l'Etat caribéen dont les échanges, il y a quatre ans encore, dépendaient à 80 % des pays de l'Est, est cruellement perceptible à tous les niveaux de la vie quotidienne des 11 millions de Cubains.


Files d'attente et pénuries

La diminution drastique des importations pétrolières (de 14 à 6 millions de tonnes) a provoqué, outre de graves perturbations des transports publics, une généralisation des coupures d'électricité, désormais quotidiennes. Avec un PIB qui a plongé de 50 % entre 1991 et 1993, les capacités d'importation de l'île sont au plus bas. L'Etat omniprésent n'arrive plus à fournir les denrées de première nécessité accessibles au moyen de la « libreta », le fameux carnet de rationnement cubain en passe de tomber en désuétude. Les files d'attente devant des magasins vides, notamment dans les quartiers historiques de la ville où ont éclaté les émeutes et dont les immeubles de style colonial sont souvent en état de délabrement avancé, constituent désormais un parcours du combattant quotidien pour la majorité des 2 millions de Havanais. Même pénurie désolante sur les étagères des pharmacies, dans les hôpitaux privés de médicaments et de produits d'entretien et les services publics qui constituaient jusqu'ici la vitrine sociale du régime castriste.

La dépénalisation de la possession de dollars, l'ouverture de boutiques où l'on peut payer en devise américaine, la généralisation du marché noir, rendent encore plus amère cette situation aux yeux d'une population prenant conscience de la précarité de son pouvoir d'achat: le salaire moyen en pesos ne représente plus guère qu'une poignée de dollars au taux de change parallèle. D'autant que les mesures d'agiornamento économique adoptées - volens nolens - depuis deux ans par Fidel Castro tardent à porter leurs fruits. Les concessions de permis de recherche offshore à des compagnies pétrolières occidentales, les joint-ventures avec des sociétés étrangères et le développement accéléré d'un tourisme de masse, ne suffiront pas à remplir rapidement les caisses d'un Etat désireux de diminuer à la fois la masse monétaire et le déficit budgétaire et qui s'apprête, pour la première fois de son histoire, à lever des impôts. Et ce n'est pas le plus récent discours économique du président cubain, délivré au cours de la dernière séance de l'Assemblée nationale, et précédant seulement de quelques jours la vague d'incidents, qui aura ménagé une lueur d'espoir. Le « Commandant en chef » a en effet annoncé la plus mauvaise récolte sucrière (principale source de devises de l'île) depuis trente ans : 4 millions de tonnes contre 8 millions en 1988. Du coup, il a incité les cadres cubains « à changer d'attitude pour gagner la bataille alimentaire » et proposé tout simplement « d'accélérer le retour des citadins à la campagne ». Face à une telle perspective, le découragement des Cubains qui souffrent de malnutrition et de manque de vitamines est facilement explicable; de même que leur fascination croissante pour les rives de la Floride voisine où les attend une diaspora puissante et organisée.


Emigration sauvage vers Miami

L'émigration sauvage vers les Etats-Unis, au centre des troubles de la semaine dernière, ne semble pas pour autant constituer une solution miracle aux problèmes économiques du pays. Si Fidel Castro a menacé les Etats-Unis d'autoriser une émigration massive (comparable à celle de l'opération Mariel qui, en 1980, a projeté 130.000 Cubains sur les côtes de la Floride), le département d'Etat américain a rappelé « que les Etats-Unis ne lui permettraient pas de leur dicter sa politique d'émigration ». Ce qui n'empêche pas les autorités américaines de peaufiner un plan d'interception d'un éventuel flux de réfugiés cubains pour les répartir sur des bases militaires en différents points du territoire."

Jean Baudot

(https://www.lesechos.fr/amp/887513)